La collection Recherches ethnologiques

Une expérience de préfiguration virtuelle ?

Le Mucem est un musée national implanté à Marseille, ouvert au public depuis 2013, et qui a pour mission « de conserver et de présenter au public, en les situant dans leur perspective historique et anthropologique, des biens culturels représentatifs des arts et civilisations de l'Europe et de la Méditerranée. » (Décret n° 2013-157 du 21 février 2013 portant création de l'Etablissement public du musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée)

Son histoire est cependant bien plus ancienne car l'institution prend la suite du Musée National des Arts et Traditions Populaires (MNATP). Ce « musée-laboratoire », comme l'a souhaité son fondateur Georges Henri Rivière, rassemblait chercheurs et conservateurs en ethnologie. Au départ essentiellement axé sur les cultures rurales préindustrielles, son champ d'action s'élargit au fil du temps aux problématiques plus contemporaines. Un de ses modes d'action privilégié est l'enquête-collecte. Au-delà des objets, le musée déploie donc un très riche fonds d'archives photographiques et orales, et inclut sur une bibliothèque spécialisée. Il fut un des musées pionniers en matière d'informatique appliquée à la gestion et l'étude des collections dès le début des années 1970.

Devant la baisse de fréquentation de l'établissement, sa fermeture est envisagée dès les années 1990, et se concrétise en 2005, laissant place à un projet de transfert des collections dans un futur musée portant sur l'Europe et la Méditerranée. Malgré les contours incertains du projet, les enquêtes-collectes s'élargissent durant les dernières années du MNATP à ce nouveau périmètre géographique. Durant cette période de transition, le Mucem a une existence administrative sans disposer de son bâtiment d'implantation définitif. Dès lors, les sites web de la collection Recherches ethnologiques font partie intégrante d'un projet qui, selon Yannick Vernet, a pour « objectif politique de montrer que le futur Mucem n'était pas qu'un musée de faux et de marteaux, qu'il y avait une collection d'une grande richesse et une utilisation des moyens les plus modernes et les plus performants de l'époque pour les montrer ». A ce titre, le premier site web réalisé, L'olivier, trésor de la Méditerranée est emblématique puisqu'il porte sur un élément de culture alimentaire caractéristique des mondes méditerranéens. Il marque ainsi le début d'une entreprise de redéfinition du projet scientifique. Les sites web ne sont pas les seuls moyens mis en œuvre par le Mucem pour maintenir son activité. Durant cette période, plusieurs expositions temporaires sont proposées au Fort Saint-Jean de Marseille et certaines deviendront même itinérantes et se déclineront au travers d'une exposition virtuelle. Le musée cherche à favoriser l'interactivité en s'appuyant sur l'innovation numérique. Pour l'exposition Hip-Hop, un jeu interactif est proposé aux visiteurs, tandis que l'exposition Trésors du quotidien est accompagnée par un jeu télévisé et des audioguides à télécharger. Ainsi, les sites s'inscrivent dans un dispositif global de dématérialisation du musée, qui remédie à son absence d'ancrage et s'inscrit dans un projet de redéfinition de son identité.

Il est intéressant de noter que l'équipe multimédia chargée de la conception des sites est aussi celle qui gère ces installations numériques, productions audio et vidéo. Il existe ainsi de fait une porosité entre ces différentes activités. Les choix des sujets abordés par les sites web dépend tout à la fois des initiatives des chercheurs, de leur intérêt pour ces formats multimédia mais aussi de la programmation culturelle comme dans le cas du site Loin de l'Ararat développé dans le cadre de l'année culturelle Arménie, mon amie (2006-2007).

Nom Date Contexte Intervenants scientifiques
Olivier, trésor de la Méditerranée 2005 Projet européen Edouard de Laubrie (Mucem)
Hip-Hop, art de rue, art de scène Juin 2005 Exposition du même nom au Fort St Jean Claire Calogirou (CNRS)
Café, Cafés 2005 Partenariat avec Malongo Mireille Jacotin (Mucem)
Les voyages du verre 2006 Valorisation de l'enquête collecte « Le souffle et la marque » Denis Chevallier (Mucem)
Trésors du quotidien Europe et Méditerranée printemps-été 2007 Exposition de préfiguration du même nom, organisée au Fort Saint Jean Denis-Michel Boëll (Mucem), Claire Calogirou, Emilie Girard, Florence Pizzorni (Mucem)
Cornemuses d'Europe et de Méditerranée 17 mars 2007 Valorisation d'une enquête-collecte mise en avant de la composante sonore Marie-Barbara Le Gonidec (Mucem)
Petites Arménies d'Europe et de Méditerranée 2007 Réalisé dans le cadre de l'Année de l'Arménie en France « Arménie, mon amie » Claire Mouradian (CNRS), Florence Pizzorni-Itié (Mucem)
Féminin-Masculin 2008 Valoriser les enregistrements de l'enquête-collecte « Mariages » et certains entretiens de l'enquête-collecte « SIDA » Collectif de 14 personnes, universitaires conservateurs et conservatrices.

Pour mettre en place ce projet éditorial, qui implique un accès gratuit pour les internautes au site, le Mucem bénéficie du soutien de la Mission de la Recherche et de la Technologie (MRT) du Ministère de la Culture. La MRT finance et héberge la collection sur son Portail multimédia au côté d'autres projets similaires, en particulier dans le domaine de l'archéologie. Les sites sont conçus comme des projets multimédia et présentent de fortes similarités avec les CD-ROMs éducatifs et culturels des années 1990 et 2000, support utilisé par de nombreux musées[@lavigne_regard_2005]. Ces similarités se retrouvent jusque dans les technologies utilisées[^13], ce qui donne rétrospectivement une forte homogénéité à la collection Recherches ethnologiques.

L'essor du Web 2.0 à la fin de la décennie 2000 modifie néanmoins les pratiques et les attentes des internautes. Les blogs et les réseaux sociaux numériques sont alors en plein essor. L'équipe multimédia du Mucem tente d'introduire ces innovations malgré un modèle de production contraint par les critères imposés par la MRT, qui doit au final intégrer ces sites sur son portail. Néanmoins, cette influence des nouvelles pratiques numériques peut se lire en filigrane comme dans le site Loin de l'Ararat, qui intègre un blog consacré à différentes personnalités de la communauté arménienne de Marseille. Même si l'équipe multimédia aurait souhaité une intégration plus forte des sites dans le nouvel écosystème numérique, notamment en s'ouvrant aux réseaux sociaux, les sites restent globalement fermés. Les sitographies proposées présentent d'autres sites du même univers thématique, mais elles fonctionnent plutôt comme des bibliographies web fermées sur elles-mêmes[^14]. Finalement les sites s'apparentent à des objets, car ils ne sont pas destinés à être mis à jour, même si certains le seront comme Cornemuses. En ce sens, ils n'ont pas de dimension temporelle, comme peuvent l'avoir un site d'actualité ou un blog, dont les pages d'accueil vont plutôt s'apparenter à un flux. Ce repli des sites sur eux-mêmes est une caractéristique essentielle, qui facilite aujourd'hui leur traitement documentaire et leur remédiation car ils présentent une forte unité documentaire et de temps.

L'expérience originale que représente la mise en ligne des huit sites de la collection Recherches ethnologiques prendra fin au moment de la création de l'Association de préfiguration du Mucem et du lancement du chantier de construction. Alors qu'ils occupaient une place centrale dans la stratégie communicationnelle du musée, ils vont s'effacer sans engendrer de réflexion sur leur place à moyen terme. Ils auront été une expérience temporaire, un bref épisode, précédant le transfert du musée à Marseille.